{"id":6994,"date":"2026-09-16T01:03:27","date_gmt":"2026-09-15T23:03:27","guid":{"rendered":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/?p=6994"},"modified":"2026-09-16T01:03:28","modified_gmt":"2026-09-15T23:03:28","slug":"paranoia-exotique-une-nouvelle-inedite-de-mario-varraut","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/2026\/09\/16\/paranoia-exotique-une-nouvelle-inedite-de-mario-varraut\/","title":{"rendered":"Parano\u00efa exotique, une nouvelle in\u00e9dite de Mario Varraut"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parano\u00efa exotique, une nouvelle in\u00e9dite de Mario Varraut<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il descendit du train de nuit \u00e0 la Gare du Nord un lundi de septembre. Vingt-deux ans, un sac \u00e0 dos trop lourd pour ce qu\u2019il contenait, une valise presque vide. Derri\u00e8re lui, une petite ville de province o\u00f9 les rues se vidaient \u00e0 vingt-deux heures et o\u00f9 l\u2019on connaissait encore le nom des voisins. Devant lui, Paris.<br>Il \u00e9tait venu pour \u00e9tudier la philosophie. Kant, Hegel, Heidegger. Les grands syst\u00e8mes. Les questions essentielles. Il s\u2019\u00e9tait imagin\u00e9 des amphith\u00e9\u00e2tres silencieux, des biblioth\u00e8ques aux plafonds hauts, des conversations dans des caf\u00e9s au zinc us\u00e9.<br>La premi\u00e8re nuit, il ne dormit pas. La chambre de bonne sous les toits sentait la poussi\u00e8re et le chauffage trop sec. Par la lucarne, il voyait des toits et des antennes. Quelque chose en lui restait en alerte, sans qu\u2019il sache encore pourquoi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les premiers jours, il se perdit volontairement. Il voulait comprendre la ville. Les boulevards, les passages, les stations de m\u00e9tro aux noms familiers. Tr\u00e8s vite, pourtant, le d\u00e9cor lui parut fauss\u00e9.<br>Dans certaines rues, les enseignes n\u2019\u00e9taient plus en fran\u00e7ais. Les voix qui montaient des trottoirs parlaient d\u2019autres langues. Des groupes d\u2019hommes restaient stationn\u00e9s devant les caf\u00e9s, des femmes voil\u00e9es avan\u00e7aient en file, des enfants jouaient entre les voitures.<br>Il se disait que c\u2019\u00e9tait normal. Une grande capitale. Un brassage. Mais chaque soir, en rentrant, il avait l\u2019impression d\u2019avoir travers\u00e9 un territoire qui n\u2019\u00e9tait plus le sien. La sensation restait vague, presque honteuse. Il la chassait en ouvrant ses livres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le dimanche suivant, il d\u00e9cida d\u2019aller \u00e0 Saint-Denis. On lui avait parl\u00e9 de la basilique comme d\u2019un lieu essentiel : la n\u00e9cropole des rois de France, les gisants de marbre allong\u00e9s dans le silence des si\u00e8cles. Il voulait voir les visages de pierre de ceux qui avaient fait le pays.<br>Le trajet en m\u00e9tro fut long. \u00c0 chaque station, le wagon se remplissait davantage. Quand il sortit, le parvis de la basilique grouillait. Des \u00e9tals, des discussions anim\u00e9es, des rires, des appels. Une foule majoritairement africaine et musulmane occupait l\u2019espace comme s\u2019il lui appartenait depuis toujours.<br>La fa\u00e7ade gothique se dressait au milieu d\u2019eux, massive et \u00e9trang\u00e8re. Il resta longtemps immobile. Quelque chose se brisa en lui, net et d\u00e9finitif. Ce n\u2019\u00e9tait plus de la surprise. C\u2019\u00e9tait une reconnaissance douloureuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il rentra sans entrer dans la basilique. Dans sa chambre, il s\u2019assit sur le bord du lit et fixa le mur. Les livres de philosophie lui parurent soudain d\u00e9risoires. Que valait l\u2019ontologie face \u00e0 ce qu\u2019il venait de voir ?<br>Les jours suivants, il changea d\u2019itin\u00e9raire. Il se mit \u00e0 observer. Les proportions. Les densit\u00e9s. Les langues dominantes selon les quartiers. Il notait mentalement. La col\u00e8re montait lentement, froide, m\u00e9thodique.<br>Il commen\u00e7a \u00e0 lire autre chose. Des chroniques anciennes, des textes sur la nation, le territoire, la transmission. Les mots prenaient un poids nouveau. Il ne se d\u00e9finissait pas encore. Mais il savait qu\u2019il n\u2019\u00e9tait plus le m\u00eame \u00e9tudiant qui \u00e9tait descendu du train.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la facult\u00e9, il s\u2019isolait. Les discussions sur le sujet transcendantal ou la dialectique lui semblaient absurdes. Autour de lui, certains parlaient d\u2019ouverture, de diversit\u00e9, d\u2019enrichissement. Il les \u00e9coutait sans r\u00e9pondre. Leur monde n\u2019\u00e9tait pas le sien.<br>Le soir, il marchait. Il traversait des quartiers o\u00f9 il se sentait de plus en plus visible, de plus en plus hors place. Un jour, un groupe d\u2019adolescents lui lan\u00e7a une remarque en langue \u00e9trang\u00e8re. Il ne comprit pas les mots, mais le ton \u00e9tait clair.<br>Cette nuit-l\u00e0, devant le miroir f\u00eal\u00e9 de sa chambre, il se regarda longtemps. \u00ab Tu es nationaliste \u00bb, se dit-il. Ce n\u2019\u00e9tait ni une exaltation ni une condamnation. C\u2019\u00e9tait un fait. Comme une fi\u00e8vre qui s\u2019installe et que l\u2019on finit par accepter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il retourna \u00e0 Saint-Denis un mois plus tard. Cette fois, il entra. L\u2019int\u00e9rieur de la basilique \u00e9tait vaste, sombre, presque froid. Les gisants reposaient dans leurs enclos de pierre. Philippe Auguste, Saint Louis, Charles V, Henri II, Catherine de M\u00e9dicis\u2026 Des corps allong\u00e9s, des mains jointes, des \u00e9p\u00e9es le long des flancs, des visages tourn\u00e9s vers un ciel qu\u2019ils ne verraient plus.<br>Des visiteurs circulaient. Beaucoup parlaient fort. Certains prenaient des selfies. L\u2019odeur d\u2019encens se m\u00ealait \u00e0 d\u2019autres parfums, plus lourds, plus r\u00e9cents.<br>Il s\u2019assit face aux rois. Il eut l\u2019\u00e9trange impression qu\u2019ils attendaient. Que leur immobilit\u00e9 n\u2019\u00e9tait pas un repos, mais une retenue.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les semaines pass\u00e8rent. L\u2019automne s\u2019installa. Il ne fr\u00e9quentait plus gu\u00e8re les cours. Sa chambre devint un observatoire. Il lisait des rapports, des t\u00e9moignages, des chiffres. La r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il d\u00e9couvrait lui semblait plus nette chaque jour.<br>Il retourna plusieurs fois \u00e0 la basilique. Toujours le m\u00eame contraste : la pierre ancienne et la foule nouvelle. Un apr\u00e8s-midi, alors qu\u2019il fixait le gisant de Saint Louis, il crut voir un doigt bouger. \u00c0 peine. Un fr\u00e9missement.<br>Il se frotta les yeux. Rien. Mais le doute \u00e9tait plant\u00e9. Cette nuit-l\u00e0, il r\u00eava de statues qui se redressaient dans l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jour o\u00f9 tout bascula, le ciel \u00e9tait bas et gris. Il \u00e9tait seul, ou presque, dans la nef. Une poign\u00e9e de visiteurs discutaient pr\u00e8s du ch\u0153ur. Soudain, un craquement sec r\u00e9sonna.<br>Le gisant de Saint Louis ouvrit les yeux. Des orbites blanches, sans pupille, mais anim\u00e9es d\u2019une conscience ancienne. Une main de marbre se contracta. Puis un bras. Puis le corps entier se souleva, soulevant avec lui des si\u00e8cles de poussi\u00e8re.<br>Autour, les autres gisants suivirent. Un \u00e0 un. Le grincement de la pierre contre la pierre remplit l\u2019espace. Des fragments tomb\u00e8rent. Les visiteurs rest\u00e8rent p\u00e9trifi\u00e9s quelques secondes, puis la panique \u00e9clata.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rois se mirent en marche. Lents, massifs, inexorables. Ils franchirent le seuil de la basilique et s\u2019avanc\u00e8rent sur le parvis. Leur ombre s\u2019allongeait sur la foule. Ils ne parlaient pas. Ils n\u2019avaient pas besoin de parler.<br>L\u00e0 o\u00f9 ils passaient, les gens s\u2019\u00e9cartaient, couraient, tr\u00e9buchaient. Des cris. Des portes qui claquaient. Des voitures qui d\u00e9marraient en trombe. Les gisants avan\u00e7aient comme une mar\u00e9e de pierre, chassant devant eux ceux qui n\u2019appartenaient pas \u00e0 leur monde.<br>Lui resta debout, au milieu du chaos. Il n\u2019avait pas peur. Il regardait. Il comprenait. C\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un prodige. C\u2019\u00e9tait un rappel.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans les jours qui suivirent, les images se r\u00e9pandirent. D\u2019autres n\u00e9cropoles, d\u2019autres statues. Toujours le m\u00eame mouvement : une avance silencieuse, une fuite massive. Les autorit\u00e9s parlaient d\u2019\u00ab \u00e9v\u00e9nements inexpliqu\u00e9s \u00bb, de \u00ab ph\u00e9nom\u00e8nes de masse \u00bb, de \u00ab troubles \u00e0 l\u2019ordre public \u00bb. Les mots officiels sonnaient creux.<br>Lui savait. C\u2019\u00e9tait la phase 1.<br>Dans sa chambre de bonne, il ouvrit un carnet. Il \u00e9crivit d\u2019une main ferme, sans trembler :<br>\u00ab Ils se sont lev\u00e9s.<br>Ils chassent.<br>La terre se souvient.<br>Et nous, avec elle. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dehors, la ville gronda encore longtemps. Mais quelque chose d\u2019ancien avait repris sa place, et rien ne serait plus comme avant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">***<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\ud83d\udc49 D\u00e9couvrez l&rsquo;excellent blog de Mario Varraut : <a href=\"https:\/\/mariovarraut.blogspot.com\/\">https:\/\/mariovarraut.blogspot.com\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\ud83d\udc49 D\u00e9couvrez les livres de Mario Varraut :<br>Maistre, lecteur de Platon (essai) &#8211; <a href=\"https:\/\/editionssaintbarthelemy.fr\/2025\/07\/10\/mario-varraut-maistre-lecteur-de-platon\/\">https:\/\/editionssaintbarthelemy.fr\/2025\/07\/10\/mario-varraut-maistre-lecteur-de-platon\/<\/a><br>L&rsquo;or et la cendre (roman) &#8211;<br><a href=\"https:\/\/editionssaintbarthelemy.fr\/2026\/06\/21\/mario-varraut-lor-et-la-cendre-roman\/\">https:\/\/editionssaintbarthelemy.fr\/2026\/06\/21\/mario-varraut-lor-et-la-cendre-roman\/<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parano\u00efa exotique, une nouvelle in\u00e9dite de Mario Varraut *** Il descendit du train de nuit \u00e0 la Gare<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6995,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[42],"tags":[],"class_list":["post-6994","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-litterature"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6994","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=6994"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6994\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6996,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/6994\/revisions\/6996"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/6995"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=6994"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=6994"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.brunohirout.biz\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=6994"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}